Valérie Gérard

  • L'ouvrage se propose de montrer le sens qu'il y a à s'orienter, en politique, par affinités, tout en distinguant la logique affinitaire d'une logique identitaire et clanique discriminante, et en questionnant son rapport à la prise en compte de la coexistence non choisie des êtres humains, avec la pluralité de leurs préférences et de leurs genres de vie.
    Il propose la thèse suivante : c'est paradoxalement l'orientation affinitaire, sensible, consciemment partiale, plus qu'une prétention à s'orienter d'après des raisons, qui est la plus à même de faire une place à la coexistence de la multiplicité, parce qu'elle reconnaît l'absence de principe et donc l'illégitimité de toute prétention à l'uniformisation du monde. Elle ne comporte pas par elle-même de prétention à réduire le multiple à l'un, et donc de prétention à l'hégémonie.
    Cette problématique conduit à poser la question de la place de la raison dans le domaine politique (et donc aussi à questionner les rapports entre la pratique de la philosophie et la politique), à penser le rapport entre pensée logique et sensibilité politique (un des enjeux étant de proposer une définition de cette dernière). Par là, c'est aussi une éthique des choix politiques qui est esquissée.
    Elle conduit aussi à revisiter l'histoire de la pensée des affinités et de l'amitié politiques, et à préciser les liens entre politique affinitaire et de l'amitié, critique de la politique des programmes et des institutions, et critique de la domination, ce qui permet d'apporter un éclairage sur la question des rapports entre alliances, amitiés, inimitiés,dans les luttes politiques, ainsi que sur les mouvements politiques non institutionnels qu'on a vus émerger ces dernières années (par exemple les mouvements des places).
    Enfin, dans la mesure où la logique affinitaire est anti-hégémonique, anti-institutionnelle, le livre la montre à l'oeuvre dans certains féminismes radicaux, lieux privilégiés de l'articulation entre la partialité des orientations politiques et la prise en charge de la coexistence non choisie, ce qui permet d'articuler la critique féministe et la critique politique de la philosophie, pour proposer, peut-être, une autre manière de philosopher, et une autre manière d'articuler réflexion philosophique et engagement politique.

  • L'expérience morale est immédiatement expérience politique. Car le monde peut rendre l'interrogation morale insensée ; il peut empêcher de vivre en accord avec soi-même, affaiblissant le sentiment d'exister. Individualiser les questions morales, c'est moraliser, souvent avec violence, des vies ainsi abstraites de leurs conditions sociales et politiques.
    Pour ne pas faire de la pensée morale un instrument de normalisation, il convient de partir de l'extériorité de la vie humaine : c'est hors de soi que se trouvent les conditions d'un rapport moral à soi - qui est alors précaire. Accorder un sens à l'examen de sa propre vie, à l'attention au réel et au monde : cette disposition - qui se révèle le socle du sens moral - est relationnelle et mondaine. La réflexion éthique ne saurait assurer une vie sensée, prémunie contre la contingence.
    Penser l'expérience morale, c'est alors comprendre pourquoi les hommes valorisent une telle réflexion, qui ne leur permet aucune maîtrise et qui ne dépend pas d'eux. La « philosophie morale » qui s'y essaie est d'emblée une philosophie sociale renouvelant les rapports entre la morale et la politique. D'une part, exercer un jugement moral autonome a des conditions extérieures ; d'autre part, un lien apparaît entre la destruction politique et la dépossession morale : il semble indiquer un rapport entre existence politique, puissance de vie, exigence morale et responsabilité pour le monde.

  • Tracer des lignes Nouv.

    Tracer des lignes

    Valerie Gerard

    Ces quelques considérations, forcément partiales, tentent de lire la situation sanitaire en général et en particulier le mouvement anti-pass sanitaire de cet été à l'aide d'une boussole affinitaire. Un des buts de ce texte est de tracer quelques lignes claires dans une période qui se caractérise par une grande confusion. Il s'agit de poser la question de l'avec : avec qui il n'est pas concevable de se mobiliser, avec qui il est désirable de vivre et possible d'oeuvrer à un monde commun, avec qui on pense, et selon quel régime (croyance, vérité). Il s'agit aussi de considérer, dans un mouvement social, l'atmosphère qu'il contribue à créer et ou à renforcer et les différentes pratiques qu'il charrie. Valérie Gérard poursuit et développe avec cet essai aussi bref que brillant le travail de réflexion commencé dans son précédent livre, Par affinités : amitié politique et coexistence (éditions MF, 2019).

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